La filière mode se mobilise pour un décalage des soldes

Après l’appel de plusieurs fédérations, « la communauté mode », répondant à une enquête portée par l’organisateur de salon WSN, demande un report des dates de soldes. L’étude révèle également les difficultés des professionnels en termes de surstocks et de maîtrise des outils digitaux.

L’enquête a recueilli du 1er au 7 avril 2020, l’avis de 4 735 professionnels (marques, détaillants, agents, franchisés, e-commerçants, grands magasins et bureaux d’achat).

« Cette enquête illustre notre volonté de créer un mouvement collaboratif fort et uni pour faire avancer les sujets qui nous semblent primordiaux, et faire en sorte que cette crise sans précédent permette de faire évoluer notre industrie vers plus de sens ». Le ton est donné, Frédéric Maus, CEO de WSN (Who’s Next – Première Classe), incite avec cette étude « la communauté des salons WSN », soit les différents acteurs de la filière mode à « agir de manière solidaire avec tous les acteurs de la Mode et trouver une nouvelle manière de travailler, ensemble ».

Si en temps de guerre, la meilleure défense c’est l’attaque dit-on, en période de crise exceptionnelle, la meilleure façon d’envisager l’avenir, serait de réfléchir collectivement. L’idée est de redonner un sens à la filière et de retrouver « des valeurs » qui semblent, même avant la crise, revenir en force dans notre société. Gommer des incohérences également, notamment celles qui parasitent « presque » toute la filière depuis des années : les dates de soldes.

Le débat récurrent des dates de soldes

4 700 professionnels ont répondu à l’enquête dont 70 % de détaillants et seulement 15 % de marques. Le sujet portant principalement sur les dates de soldes, il n’est pas étonnant que la distribution soit surreprésentée. Pourtant l’ensemble des professionnels, 94 %, se disent « concernés par la réglementation des soldes », mais les marques s’impliquent malheureusement moins dans ce type d’étude et les différents sondages similaires que nous avons réalisés ces dernières années chez Boutique2Mode, affichaient les mêmes proportions. Un léger défaut de représentativité qui ne fausse pas les chiffres, quand 88 % des professionnels se prononcent pour un décalage de début des soldes d’été 2020, dont 70 % pour un décalage de 4 à 8 semaines et 85 % pour un décalage des soldes d’hiver 2021. Un consensus un peu moins marqué en hiver, 59 % se prononçant pour un décalage de 3 à 6 semaines, mais une majorité tout de même. Une majorité de professionnels qui demandent, pour ne pas dire exhortent depuis des années les pouvoirs publics à décaler les dates de soldes. Les différentes enquêtes que nous avons menées chez Boutique2Mode en 2010, 2012, 2015 et 2017 l’attestent, avec à chaque fois 70 à 80 % de professionnels souhaitant un report. Et pourtant rien ne change !

La seule dynamique, si l’on peut dire est celle des promotions. Les 3J qui durent 3 semaines ne suffisaient pas, la dernière décennie a vu se multiplier les opérations commerciales, ventes privées, Black Friday, quand ce ne sont pas les « French Days ». Pourquoi communiquer en français en effet, lorsque l’on vend, à l’américaine, des produits fabriqués en Asie. Des rabais qui n’en sont pas vraiment, quand la plupart des grandes enseignes pratiquent des sur-marges… «Des pratiques en passe de détruire tout un réseau de boutiques et de commerces indépendants qui tentent désespérément de maintenir une façon de travailler éthique », souligne l’enquête. Des pratiques trompeuses, qui n’ont pourtant pas empêché le marché de chuter régulièrement depuis onze ans et dont les professionnels ne veulent plus. Huit sur dix souhaitent l’interdiction des opérations promotionnelles avant le début des soldes, en hiver comme en été.

Définir un nouveau calendrier

Et si la crise que nous traversons permettait – enfin – de rebattre les cartes ? Pour les promotions ce n’est pas gagné, du moins pour cette saison, tant les enjeux sont importants, pour ne pas dire vitaux avec des surstocks accumulés par tous les acteurs de la distribution. Pour les dates de soldes en revanche, une brèche pourrait s’ouvrir, une majorité de fédérations et de syndicats professionnels s’étant prononcés pour un report au 15 ou au 22 juillet 2020. Bercy pourrait, dit-on, accorder plus d’attention à des distributeurs qui ont souffert de la fermeture de leur magasin, d’autant que, préoccupé par l’aspect sanitaire, le gouvernement ne souhaiterait pas favoriser l’affluence dans les boutiques trop rapidement.

Pour l’heure rien n’est joué, et s’il y a report des dates de soldes, il sera important « de refaire un nouveau calendrier des commandes et des livraisons », commente Gary Silvestre Siaz, agent G2SAgency et initiateur de la pétition en ligne pour un décalage des soldes, qui a déjà recueilli près de 12 000 signatures. « Un nouveau calendrier qui a du sens », précise Frédéric Maus. Cependant Loïc Rouault, Agent Showroom Mathom, prévient : « Toutes les marques veulent être vendues avant les autres, ça demande à aller chercher les très gros faiseurs. » Et on sait bien que les grands acteurs de la mode « mass market » ne sont pas d’accord avec cette logique, la partie est loin d’être gagnée ! Prête à relever le défi, Bernadette Hirsch, Présidente FNH Nouvelle Aquitaine, incite « à faire un travail de pédagogie et de mobilisation sur notre filière auprès des ministres ». Un avis partagé par Jon Lipfeld, Directeur digital et marketing chez WSN : « Le gouvernement va peut-être financer, mais il faut démontrer qu’il s’agit d’une filière de création et d’une filière d’avenir. » Et de fait, la filière créateur/marques – détaillants est vitale pour notre économie. Une diversité de l’offre assurée par « un réseau multimarque distribuant plus de 3 900 marques de mode (prêt-à-porter et chaussures), alors que l’ensemble des réseaux organisés représente à peine une offre d’environ 200 marques », éclaire Philippe Zeder, éditeur du service PagesMode.com.

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Un report des dates de soldes qui, on le voit, pourrait être le prélude à une réorganisation plus cohérente et plus en phase avec « des valeurs » qui semblent, même avant la crise, revenir en force au sein de notre société. Une évolution attendue que résume Patrick Aboukrat, fondateur des boutiques Abou D’Abi Bazar : « A moyen terme, les professionnels doivent se concerter pour assurer la pérennité du secteur de la mode. L’enquête démontre le besoin de revenir à un planning livraisons/saison/soldes plus en adéquation avec la réalité. » L’état des lieux est dressé, les pistes évoquées, reste à se réinventer. Après tout n’est-ce pas l’essence même de la mode ?

L’enquête, que vous pouvez télécharger en cliquant sur ce lien, démontre également des problèmes de surstocks pour 89% des répondants, ainsi qu’une carence dans l’utilisation de solutions digitales. Des thèmes que nous aborderons prochainement dans les rubriques dédiées. L’étude répond à l’appel de Patrick Aboukrat (fondateur des boutiques Abou D’Abi Bazar), Loic Rouault (agent showroom Mathom), Gary Silvestre Siaz (agent G2S Agency) relayé par Nathalie Friedlander (cofondatrice de la boutique Brand Bazar), Bernadette Hirsch (fondatrice de la boutique Mademoiselle H) Philippe Zeder (éditeur du site pagesmode.com) et Philippe Maurel (directeur des publications Boutique2mode et l’Echommerces). Cette enquête a été menée également avec le soutien des Fédérations des détaillants de la Chaussure, de la Maroquinerie, ainsi que la Fédération Nationale de l’Habillement et la Fédération Française du Prêt-à-Porter Féminin.